Interview de Marcelo Cura

Il est germano-chilien, a joué au Cocoon de Frankfurt et se plaît à distiller une house minimale aux influences ethniques, c’est… Marcelo Cura ! On a rencontré cet activiste de la scène électronique à la fois dj/producteur/label manager et membre de l’équipe French Kitchen, organisatrice de la Cocobeach dont le retour est programmé le 29 mai à Paris, pour son plus grand plaisir et le nôtre.

Comment es-tu devenu DJ ?

Je suis issu de la culture hip-hop dans laquelle je fus très impliqué. Je rappais, je faisais de la breakdance. A la fin des années 90, je suis parti à Ibiza où j’ai découvert la house music. J’ai trouvé cette musique plus énergique que le hip-hop, plus adaptée au club car elle évolue davantage, elle se danse mieux et elle procure plus d’adrénaline. Cette euphorie à Ibiza m’a énormément plus. A l’époque, des amis mixaient de la soulful house, une musique très vocale, garage, très « Chicago », avec des percus et un côté jazzy. En rentrant de ce voyage, j’ai décidé de m’y mettre à mon tour. Ils m’ont appris à caler deux disques et j’ai commencé à acheter des vinyles. C’était une vraie drogue, j’avais toujours envie de mixer. Je savais alors que j’aimais la musique sans savoir encore dans quel domaine de la musique travailler. Donc après des études de communication audiovisuelle à Barcelone et de sociologie à Paris, j’ai intégré une école d’ingénieur du son (l’EICAR) avec une spécialisation dans la technique sonore et numérique en audiovisuel ce qui m’a permis d’avoir une vision des différents métiers du son où je pourrai travailler. En parallèle, je continuais à mixer dans des bars dans lesquels j’avais des petites résidences tout en courant les magasins de vinyles. Je sortais beaucoup et encore aujourd’hui, j’aime aller danser. Je crois que d’être allé à la Time Warp, à plusieurs reprises, et d’imaginer le plaisir que devait procurer le fait de faire danser quelques milliers de personnes m’a définitivement convaincu de continuer.

« d’imaginer le plaisir que devait procurer le fait de faire danser quelques milliers de personnes m’a définitivement convaincu de continuer. »

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Quel style retrouve-t-on dans tes DJ sets ?

Ca dépend du moment. Ces derniers temps, j’aime mixer micro-house, house minimale. Mes sets peuvent se rapprocher, en partie, des sets de Ricardo Villalobos au travers de morceaux expérimentaux possédant un groove intéressant, aux influences ethniques, de musique africaine, espagnole, funk, soul, hip-hop. J’y rajoute des tracks plus « old school » et des morceaux de tech-house raffinée qui roulent avec du punch jusqu’à évoluer vers à une techno élégante mais pas bourrine.

Tu es également producteur, t’es-tu mis à composer avant ou après être devenu DJ ?

Pendant mes études d’ingénieur du son, je me suis mis doucement à composer avec des logiciels comme Garage band, puis Logic, Pro Tools, et aujourd’hui Abelton Live qui est le plus intuitif et me permet de mettre en œuvre mes idées plus rapidement. Donc à l’issu de ces études, j’ai décidé de ma consacrer au djing et à la production.

De quel(s) instrument(s) joues-tu ?

Je n’ai pas de formation de musicien. J’arrive à poser quelques accords et le reste se fait à l’oreille. J’utilise une boite à rythme analogique très versatile, la Vermona mk3. Elle te permet d’avoir un son à la fois organique, doux, rond et très sale, presque hardcore dans la saturation. Je travaille également avec un synthétiseur Waldorf Blofeld. Ce dernier a un son un peu froid à la base mais on arrive à en sortir quelque chose de chaleureux et même d’expérimental en la travaillant car il recèle de nombreuses possibilités. A ces machines s’ajoute l’utilisation d’un lecteur enregistreur avec lequel j’enregistre des sons, des bruits, des ambiances, ma voix que je déforme. Enfin, je sample aussi beaucoup de vinyles. Venant du hip hop, j’ai emprunté assez naturellement des techniques de cette culture pour composer. Au final, mon mode de composition pourrait se comparer à une forme de collage.

Tu fais partie de French Kitchen, label de musique, agence de booking et organisateur d’événements musicaux dont les courus « Cocobeach ». Comment as-tu intégré cette équipe ?

Sur un simple booking pour une Cocobeach, lorsqu’elle se tenait sur les quais de seine au milieu d’un décor de village thaï au début de l’aventure. Il pleuvait malheureusement (rires). Puis, ils m’ont réinvité l’année suivante et m’ont parlé du projet de réunir des DJ parisiens qui n’étaient pas encore dans une agence même si je l’étais entre guillemets avec Crazy Jack (Webzine, agence et label de musique vinyle) car je n’avais pas de contrat avec eux. Le projet m’a plu, la Cocobeach prenait de l’ampleur. C’est un joyeux bordel organisé, un peu comme un carnaval où je prends beaucoup de plaisir à jouer à chaque édition. Il manquait de ce genre de fête à Paris. Ces trois dernières années, elle était organisée au Chesnaie du Roy dans le parc de Vincennes. La prochaine investira un nouveau lieu mais je ne peux pas en dire davantage. Le lieu est encore tenu secret. Je peux juste vous dire qu’il y aura des bambous.

On s’est progressivement implanté dans la culture club parisienne en décrochant une résidence au Rex sous le nom de « French Kitchen label night ». Aujourd’hui, on est même parvenu à s’exporter entre la Suisse, Ibiza, le Sonar au Pacha l’année dernière où on retourne cette année. Dernièrement, Nicolas Blistène (fondateur de French Kitchen), Nox (Artsite de French Kitchen) et moi sommes partie faire une petite tournée en Australie. On a joué à Sydney pour la soirée SASH, très réputée localement ainsi qu’à Melbourne. On a également monté une Cocobeach à Nouméa dans un spot idyllique, au bord de l’eau, sur la plage. Un rêve qui est devenu réalité. Et j’ai aussi rejoint Nicolas Blistène à Bali pour une autre date car il est devenu co-organisateur du Air Festival.

En ce qui concerne la facette maison de disque de French Kitchen, j’ai sortie deux disques chez eux, et ils sont en train de développer le versant numérique.

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En parallèle, tu as monté ton propre label, CELO. C’est assez courageux ces derniers temps. Pourquoi cette envie ?

J’ai même monté deux labels. Le premier s’appelle La Clap, « vinyle only », que je gère avec Alisonn. On organise aussi sous ce nom des soirées qui nous ont emmenées jusqu’en Roumanie. Le label en est à sa deuxième sortie. Notre son est underground, minimal, un peu à la roumaine justement. CELO est le label que j’ai monté de mon côté avec Guillaume Sauvanon qui m’assiste au niveau administratif et organisationnel pour les futures soirées. Celui-ci est digital sans être hermétique à des sorties vinyles si l’occasion se présente. La troisième et dernière sortie en date pour CELO, est l’œuvre de Marwan Saab sous le titre Bao Viet. L’envie de monter des labels n’est pas une question de business ou de soif d’argent. C’est surtout pour le plaisir. Elle correspond à une suite d’évènements qui a aboutit à la réflexion de se dire que c’est bien aussi d’avoir sa propre structure, de proposer une musique qui nous représente, qui nous plaît, qu’on aimerait jouer et de faire découvrir la musique d’artistes encore peu connus. En terme d’argent, on gagne quasiment rien. Si on rentre dans nos frais c’est déjà bien et l’argent gagné est directement réinvesti. Je ne te cache pas que c’est positif pour l’image si le label marche. De cette manière, on crée aussi les conditions pour se faire remarquer et se faire inviter pour jouer. Mais ce n’est pas une fin en soi, c’est d’abord par plaisir, par passion, poussé par l’envie de faire découvrir une musique et d’éduquer les oreilles du public à des sons nouveaux.

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Quelle est ta ligne artistique ?

Musicalement, on navigue entre micro-house, minimale et expérimentation avec une base de groove qui te fera danser. La Clap est le plus expérimental des deux. Je tiens à ce que les productions fassent danser sans exubérance sur CELO. On recherche une musique qui se danse en club et qui s’écoute aussi chez soi grâce aux nombreux détails qui parcourent les morceaux. On reste assez sobre, sans abuser des montés interminables brisées par le retour d’une basse massive.

J’ai confié l’artwork à un ami d’enfance d’Italie, peintre aujourd’hui, avec qui je faisais des graffs, Andrea Matonni. Je lui ai demandé de faire des tableaux en acrylique sur le principe d’un projet pour lequel il avait réalisé des pochettes de CD à partir des profils de ses contacts Facebook en utilisant cette technique. Il en a fait 5000. Les pochettes sont très colorées et représentent le côté assez chargé de la musique. Il y a beaucoup de rythmiques, de sons même si l’esthétique peut être minimaliste. J’ai du mal à jeter des sons que j’ai mis du temps à créer. Chaque tableau va représenter plus ou moins le concept ou l’ambiance qui se dégage de l’EP. Sur la première sortie de CELO, que j’ai réalisée, les morceaux s’appellent Alpha et Omega. Pour les illustrer, les symboles Alpha et Omega étaient représentés sur un fond abstrait.

Qu’est-ce qui t’as plu dans la musique d’Alex Troubetzkoy qui signe la deuxième sortie de CELO ? (que l’on retrouve sur LBPS et le morceau « les gens qui dansent » en collaboration avec Nicolas, son frère) ?

Le fait qu’il soit jeune et talentueux a été une bonne raison de le prendre sur mon label. En écoutant ses productions, j’ai remarqué une bonne maîtrise et un vrai savoir-faire dans les techniques de production de musique électronique. Tu sens qu’il y a un travail méticuleux sur les petits détails et ça sonne chaud alors qu’il utilise des machines. Ca m’a interpellé. Le label est tout jeune, on n’est pas les têtes d’affiche de beatport, ce n’est pas le but. On cherche d’abord à produire de la qualité, un son intéressant mais pas forcément d’avoir des artistes reconnus pour pouvoir vendre. C’est en accord avec notre ligne artistique. Les premières sorties n’ont pas eu un énorme retentissement, elles ne sont pas tombées dans l’oreille de centaine de milliers de personne mais on continue et l’avenir nous promet peut-être de belles surprises.

Tu te produis de plus en plus et à l’étranger, quel(s) club(s) préfères-tu ?

J’ai eu la chance de mixer au Cocoon de Frankfurt avant que ça ne ferme pour l’anniversaire de Karotte. C’était un honneur de mixer là-bas et une expérience inoubliable. Evidemment, jouer au Rex est un immense plaisir. Jouer au Zig Zag pour le warm-up de Joseph Capriati, un artiste que j’apprécie beaucoup a été fabuleux. Ce club a une très bonne « sono », très puissante, qui m’a marqué. Les Cocobeach, c’est toujours un bonheur d’y jouer surtout dans la grande salle du Chesnaie du Roy où il règne une des meilleures ambiances à Paris. En tant que spectateur, je vous recommande les soirée éphémères et nomades « Alter Panam » et les « Otto 10 » où je n’ai jamais joué mais où une super ambiance galvanise un public un peu plus adulte et qui se déguise. Dernièrement, l’ « Alter Panam » a été organisé au cabaret sauvage pendant deux jours avec une déco très circus et interactive. Ils ne proposent pas une simple soirée, ils innovent. Une folie et une joie communicative s’était emparée du lieu et cela manque un peu aux autres soirées. Même si j’aime aussi par moment, une soirée qui se passe dans un hangar, très minimaliste où tu te laisses transporter par la musique et c’est tout ce qui compte. Il y a beaucoup d’endroits de ce genre à Berlin, très froids, industriels. J’y ai joué dans des endroits plus alternatifs, loués pour l’occasion et j’y retourne pour une date au Kater-Blau dans le cadre d’un showcase de Kindish, une sous-division de Get Physical grâce à un de mes morceaux qu’ils avaient sortis.

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Quels DJs et producteurs nous recommanderais-tu ?

Ricardo Villalobos par rapport à sa grande discographie. Dans ses sets, tu ne sais jamais vraiment où il va t’emmener. Il est capable de sortir des trucs très vieux, venus de nulle part qu’il mêle à une musique plus contemporaine, de la micro-house, des tracks expérimentaux, un monde bien caractéristique qui fonctionne à merveille. Quand il est trop « défoncé », il n’est pas techniquement parfait mais ça fait partie de son personnage, on l’aime aussi également pour ça. Beaucoup de gens le critiquent mais du moment que le son est là, c’est l’essentiel.

Il existe des DJ qui n’évoluent pas vraiment dans mon univers musicalement mais que j’adore comme Dixon, Seth Troxler ou les Martinez Brother. Svan Väth continue à déchirer à 50 ans avec des sets entièrement joués sur vinyle depuis ses débuts. Loco Dice aussi, même si en ce moment il tape un peu plus et s’égare vers une techno autoroute. Il conserve malgré tout un bon groove avec des influences hip hop et une technique irréprochable.

Luciano est un bon Dj aussi, avec une technique intéressante même si c’est très chargé. Il utilise trois, quatre pistes, fait ses boucles et s’amuse avec, un peu à la Richie Hawtin. C’est une autre approche. On peut pousser très loin l’art du Djing. Il y a ceux qui enchaîneront les tracks en cherchant simplement le bon calage sur le bon bpm, c’est là d’ou on vient, le « back to the basic », la technique de base qui a fait la réputation des DJ. En 2016, je pense aussi qu’on ne peut pas ignorer les nouvelles technologies et ce qu’on peut faire avec un ordinateur et quelques machines peut pousser le mix vers d’autres horizons très intéressants. Personnellement, je ne suis pas attiré par la « synchro », non pas par snobisme ou par peur de perdre en crédibilité auprès des gens. Peu importe la manière dont tu mix, ce qui est le plus important c’est la musique que tu passes et l’émotion que tu transmets. Chacun utilise les formes qu’il veut.

Coté production, je dirais aussi Ricardo Villalobos. Tu reconnais sa patte sur toutes ses productions. Il a un son particulier de super qualité. Il y a une scène roumaine excellente, au premier chef de laquelle si hisse Petre Inspirescu, Raresh et Rhadoo qui forment Arpiar. Je trouve parfois cette musique un peu répétitive, j’ai besoin d’évènements dans la musique. Dans un registre moins techno, j’apprécie Flaoting points qui est un très bon jazz man. On entend dans sa musique son background de pianiste jazz et des arrangements impressionnants. Fout tet aussi, que vous retrouverez dans la playlist comme la plus part de ceux que j’ai cités.

https://soundsgood.co/playlist/selection-de-marcelo-cura-french-kitchen-celo-la-clap

Mais j’ai pas vraiment suivi attentivement toutes les sorties d’artistes bien précis. Mon rapport à la musique est davantage porté sur les live et les concerts. Si je trouve un morceaux intéressant, je le joue sans attaché une trop grande importance au producteur. Malgré tout, les Master at Work, Kerri Chandler ou Dennis Ferrer m’ont marqué lorsque je jouais soulfull house. Puis j’ai eu ma période un peu électro avec Daft Punk, Justice, Tiga. Ensuite, minimale mélodique avec Extrawelt, James Holden, Nathan Fake, toute la galaxie Border Community. Et je me suis dirigé vers une house minimale dont les labels Vakant, Moon Harbour, Minibar, Oslo sont d’illustres représentants. Chez les Français, il y a Seuil et Masomenos que j’aime beaucoup. J’écoute bien sûr ce qui se fait, mais je ne vais pas chercher à connaître tous les sons d’un artiste s’il me plaît. J’ai besoin de garder une certaine distance avec les autres productions pour conserver ma propre personnalité musicale et ne pas être trop influencé. C’est très important de rester soi-même en particulier artistiquement.

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Que penses-tu de la scène club en ce moment ? Est ce que cette démocratisation de la techno est positive pour toi ? Est ce que ce mouvement ne perd pas un peu de son charme en étant de moins en moins underground ?

Oui c’est vrai, il y a toujours des moutons dans un groupe et aujourd’hui beaucoup viennent alors qu’il ne connaisse pas, voir, n’aime pas cette musique mais leurs amis y vont. En l’espace de dix ans, il y a eu une grande évolution. Si on remonte le temps, sept, huit ans en arrière, il y a eu une saison morte à Paris. La scène était formatée club, enfermée, trop classique. Petit à petit, des gens ont voulu faire bouger les choses. Les premiers open airs ont ouvert les dimanches avec les Sunday, les Cocobeach. Des collectifs comme Cracki ou Dinart ont redéplacé les « teufs » dans des hangars. D’autres collectifs ont commencé à proposer des concepts plus alternatifs et moins chers. Au début il n’y avait pas trop de monde. Et puis dès les premières Concrète, l’affluence fut au rendez-vous, de nombreux jeunes ont décidé de sortir, découvrant pour la plupart cette musique ce qui est très positif. Cependant, on bascule dans la masse, la scène devient saturée, tu ne sais plus à quelle soirée aller, ça s’éparpille et on perd automatiquement en qualité. Il est vrai que le mouvement perd de son charme mais en contre partie, cette musique gagne en audience. Paradoxalement, dans notre cas il nous est très compliqué d’être booké ailleurs qu’à la Cocobeach et lors de nos résidences. Tout le monde veut faire jouer des gros guests, ou ses résidents. Le milieu se compartimente de plus en plus en petites tribus où il n’y pas de place pour les autres artistes. Du coup je m’exporte, je joue de plus en plus à l’étranger mais je n’ai de problème avec personne, je vais aux soirées de tout le monde et si on m’invite tant mieux. C’est tellement saturé qu’il faut s’y prendre cinq à six mois à l’avance pour être booké alors qu’en Australie j’ai réussi à trouver cinq dates sur place ce qui s’explique aussi par le fait qu’ils n’ont pas l’habitude de recevoir des artistes européens et te bookent plus facilement.

 

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